Éléments historiques

La fuite des cerveaux

Au début du vingtième siècle, la physique et la chimie étaient presqu’exclusivement européennes comme en témoignent les congrès scientifiques qui se tinrent régulièrement en Belgique grâce au mécénat d’Ernest Solvay. De 1901 à 1933, un tiers des prix Nobel scientifiques furent attribués à des Allemands.

Solvay conférence 1927

Figure 1 : Le Congrès Solvay 1927, à Bruxelles, réunit l’élite des chercheurs en physique et chimie de l’époque. Parmi eux, 17 Prix Nobel.

En 1933, Hitler accéda au pouvoir. Par conviction ou pour fuir les persécutions nazies, nombre de scientifiques émigrèrent, surtout aux États-Unis. Environ 15 % des physiciens allemands quittèrent leur pays en 1933. D’autres poursuivirent leur carrière en Allemagne, comme Werner Heisenberg ou Otto Hahn qui découvrit la fission nucléaire en 1938.


Le projet Manhattan

En 1939, la communauté scientifique vivant en Amérique craignit que les nazis ne disposent d’une bombe atomique. Les physiciens nucléaires Leó Szilárd, Edward Teller et Eugene Wigner convainquirent Albert Einstein d’adresser, le 2 août 1939, la lettre suivante au président Franklin Roosevelt :

« Monsieur,

Certains travaux récents d'E. Fermi et L. Szilárd, dont les manuscrits m'ont été communiqués, me conduisent à prévoir que l'élément uranium peut devenir une source nouvelle et importante d'énergie dans un futur immédiat. Certains aspects de la situation qui est apparue me semblent demander une attention, et si nécessaire, une action rapide de la part de l'Administration. Je pense donc qu'il est de mon devoir d'attirer votre attention sur les faits et recommandations suivants :

einstein szilard
Figure 2 : Albert Einstein et Leó Szilárd
Ces quatre derniers mois, il est devenu possible grâce aux travaux de Joliot en France ainsi que ceux de Fermi et Szilárd en Amérique, de déclencher une réaction en chaîne nucléaire avec de grandes quantités d'uranium. Grâce à elle, une grande quantité d'énergie et de grandes quantités de nouveaux éléments similaires au radium pourraient être produits. Maintenant, il semble presque certain que ceci pourrait être atteint dans un très proche avenir.

Ce nouveau phénomène pourrait conduire à la construction de bombes et il est concevable, quoique bien moins certain, que des bombes d'un nouveau type et extrêmement puissantes pourraient être assemblées. Une seule bombe de ce type, transportée par bateau et explosant dans un port, pourrait très bien détruire l'ensemble du port ainsi qu'une partie de la zone aux alentours. Toutefois, de telles bombes pourraient très bien s'avérer trop lourdes pour un transport aérien.

Les États-Unis n'ont que du minerai pauvre en uranium et en quantité modérée. Il y a de bons filons au Canada et dans l'ancienne Tchécoslovaquie mais les sources les plus importantes se trouvent au Congo belge.

Eu égard à ces éléments, vous pouvez penser qu'il serait désirable d'avoir un contact permanent entre l'Administration et l'équipe de physiciens qui travaillent sur les réactions en chaîne en Amérique. Une manière possible de réaliser cela serait de donner mission à une personne qui a votre confiance, et qui pourrait peut-être jouer ce rôle à titre officieux. Sa tâche pourrait consister à :

a) se mettre en rapport avec les départements gouvernementaux, pour les informer des développements à venir, et faire des recommandations pour l'action du Gouvernement, en portant une attention particulière au problème de la préservation de l'approvisionnement en minerai d'uranium pour les États-Unis ;

b) accélérer le travail expérimental, qui n'est à présent accompli que dans les limites des budgets des laboratoires universitaires, en fournissant des fonds, si nécessaire, par des contacts avec des mécènes privés ralliés à cette cause, et peut-être aussi en obtenant la coopération de laboratoires industriels possédant les équipements requis.

Il paraît que l'Allemagne a actuellement mis fin à la vente d'uranium des mines tchèques qu'elle a annexées. Une telle action précoce de sa part peut sans doute être mieux comprise quand on sait que le fils du sous-secrétaire d'État allemand, von Weizsäcker, est attaché à l'Institut du Kaiser Wilhelm à Berlin où une partie du travail américain sur l'uranium est en train d'être reproduite.

 

Très sincèrement vôtre

Signé : Albert Einstein. »

 

Au prix d’énormes efforts scientifiques, industriels et financiers, les États-Unis lancèrent avec succès le projet Manhattan pour la réalisation de l’arme nucléaire. 130 000 personnes collaborèrent au projet d'un coût total de près de 2 milliards de dollars américains en 1945.

En réalité, les craintes de la bombe atomique allemande étaient exagérées. Seuls une centaine de scientifiques travaillaient sur le sujet, dans des structures concurrentes et avec des moyens dérisoires par rapport à ceux des Alliés. Les chercheurs allemands ne croyaient pas à l’aboutissement de leurs recherches avant la fin de la guerre et peut-être que certains ne le souhaitaient pas. Le régime nazi leur accordait peu d’intérêt et misait surtout sur les missiles V1 et V2 lancés pendant la dernière année de guerre contre la Grande-Bretagne et la Belgique. Les difficultés d’approvisionnement et les bombardements, notamment du laboratoire d’Otto Hahn et de celui de Werner Heisenberg, entravaient le programme nucléaire.

L’opération Alsos

À partir de septembre 1943, l’opération Alsos consista, pour des militaires et des scientifiques américains et anglais, à accompagner la progression des troupes alliées en Europe pour rassembler des informations sur les recherches nucléaires de l'Allemagne et les transmettre aux responsables du projet Manhattan. En France, en Belgique et en Allemagne, ils démantelèrent des installations, se saisirent de documents, d’équipements, de tonnes d’uranium et d’autres matériaux pour les acheminer au Royaume-Uni et aux États-Unis. Ils cherchèrent à précéder les Russes et les Français dans leurs futures zones d’occupation. Ils capturèrent des scientifiques allemands qui furent pris en charge par l’opération Epsilon. Cette opération fait l’objet de la lecture théâtralisée.

Goudsmit, le responsable scientifique de l’opération Alsos, nota : « Je me demande parfois si notre gouvernement n'a pas dépensé plus d'argent dans notre mission de renseignement que les Allemands ne l'ont fait pour l'ensemble de leur projet. »

La fin de la guerre

Le 8 mai 1945, le troisième Reich capitula.

L’armée américaine lança une bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945 puis une autre sur Nagasaki le 9 août causant chaque fois des dizaines de milliers de morts, de blessés et d’irradiés. Entretemps, la Russie déclara la guerre au Japon.

La capitulation sans condition du Japon le 2 septembre 1945 (sur le cuirassé américain Missouri) mit fin à la Seconde Guerre mondiale.

L’opération Epsilon

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Figure 3 : Farm Hall
 

Dix atomistes allemands, responsables d’équipes scientifiques, arrêtés en avril et mai 1945, peu avant la capitulation de l’Allemagne, ont été détenus dans un manoir, Farm Hall, près de Cambridge, jusqu’en janvier 1946. Afin de découvrir leurs secrets sur la préparation de la bombe atomique, leurs conversations ont été enregistrées à leur insu, traduites en anglais et retranscrites. Le document top secret est tombé dans le domaine public en 1992 et publié en 1993.

Les scientifiques étaient les suivants :

  • Werner Heisenberg, lauréat du prix Nobel de physique de 1932 pour sa théorie de la mécanique quantique qu’il a publiée à 23 ans. Il énonça le principe d'incertitude ou, mieux, le principe d'indétermination.
    À l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il affirma, selon ses mémoires, son aversion pour les théories et les pratiques nazies. Il estimait souhaitable que l’Allemagne renonce à s’armer. (La partie et le tout, p. 253) Néanmoins, il refusa d’alléchantes sollicitations professionnelles aux USA et décida de rester en Allemagne pour préserver l'avenir de la recherche nationale. « Il fallait, écrivit-il, penser au temps qui viendrait après la catastrophe. » Heisenberg, conscient des humiliations et compromis qu’il aurait à supporter, prétendait rester un simple citoyen obéissant aux lois du Reich et sans engagement politique. Accusé par des Nazis d’ « aberrations de l’esprit juif » parce qu’il enseignait des concepts scientifiques découverts par des Juifs, il sollicita la protection du chef de la SS, Heinrich Himmler, auquel il était apparenté. Il put poursuivre son enseignement à condition de ne pas citer de noms juifs comme ceux de son maître et ami Bohr et d’Einstein. Pendant la guerre, il eut une attitude très ambiguë. Il dirigea le programme allemand d'armement nucléaire. Il participa à plusieurs voyages de propagande nazie à l’étranger.
  • Otto Hahn, lauréat du prix Nobel de chimie de 1944 (attribué a posteriori après la guerre, pendant l’opération Epsilon) pour la découverte de la fission nucléaire en collaboration avec Lise Meitner (Juive, elle a dû fuir l’Allemagne. Injustement, elle n’a pas été associée au prix Nobel.) Hahn est considéré comme le « père de la chimie nucléaire ». Conscient des risques de la possession de l’arme atomique par Hitler, il évita de travailler sur le sujet.
    Après la guerre, il milita contre l'utilisation des armes atomiques et mit ses compatriotes en garde contre toute utilisation inhumaine des découvertes scientifiques.
  • Kurt Diebner, membre du Parti nazi, conseiller scientifique du Ministère de la Guerre, directeur de l’institut de physique qui, sous contrôle militaire, chapeauta les recherches nucléaires de Heisenberg et de Hahn.
  • Erich Bagge, membre du Parti nazi, adjoint et ami de Diebner.
  • Walther Gerlach, directeur de la recherche nucléaire à partir de 1944, proche de Goering et frère d’un SS. Suspecté, selon certains témoignages, d’avoir utilisé des prisonniers d’un camp de concentration comme cobayes de ses expériences.
  • Carl Friedrich von Weizsäcker. Grand ami de Heisenberg. Son arbre généalogique regorge de scientifiques et d’hommes politiques de premier plan. Il est le fils du secrétaire d’État aux Affaires étrangères du IIIème Reich et le frère du président de la République fédérale allemande (1984 - 1994). Physicien et philosophe des sciences.
  • Paul Harteck n’avait aucune sympathie particulière pour le nazisme, mais il était patriote et surtout il vit dans la fission une façon d’obtenir les gros moyens qui lui faisaient défaut pour ses recherches. Il attira l’attention du ministère de la Guerre sur les applications militaires d’une réaction en chaîne.
  • Max von Laue, prix Nobel de physique 1914, anti nazi, non impliqué dans les recherches militaires.
  • Horst Korshing.
  • Karl Wirtz.

Les conversations les plus intéressantes des détenus portaient sur leurs relations avec le régime nazi vaincu et sur l’avenir que leur réservaient les Alliés. Ils furent sidérés d’apprendre le bombardement d’Hiroshima et l’avance scientifique et technologique des Américains. Ils réagirent très diversement à cette nouvelle.

Découvreur de la fission nucléaire, Otto Hahn se sentit moralement responsable des bombardements américains et pensa à se suicider. Plus tard, il se réjouit pourtant que le prix Nobel lui soit attribué.

« Je remercie Dieu à genoux que nous n'ayons pas fait la bombe à uranium. » (Otto Hahn)

Certains se sentirent humiliés en tant que scientifiques et en tant qu’Allemands.

« Je ne l'ai fait [diriger le programme nucléaire] que parce que ceci est une affaire allemande, et nous devons prendre garde à ce que la physique allemande soit préservée. Je n'ai jamais songé à la bombe, mais je me suis dit : " Puisque Hahn a fait cette découverte, soyons au moins les premiers à l'utiliser. " » (Walther Gerlach)

« J'ai marché vers la débâcle en gardant les yeux ouverts, je voulais essayer de sauver la physique allemande, et les scientifiques allemands » (Walther Gerlach)

Von Weizsäcker voit comment tirer profit du bombardement allié :

« Les Américains et les Anglais rentreront dans l'histoire comme ceux qui auront fait la bombe, alors que les Allemands, sous Hitler, auront fait le réacteur. En d'autres termes, le développement pacifique du réacteur a été conduit en Allemagne sous le régime d'Hitler, alors que les Américains et les Anglais ont développé cette arme effroyable. »

Ralliements aux vainqueurs

À la fin de la guerre, par l’Opération Paperclip, les USA exfiltrèrent et recrutèrent mille cinq cents scientifiques et ingénieurs allemands, dont des criminels de guerre, afin d’œuvrer pour l’armée américaine ou, sous la direction du concepteur des V1 et des V2, Werner von Braun, à la conquête spatiale. Le Royaume-Uni, le France et l’Argentine menèrent des opérations similaires, mais de moindre envergure, pour leurs programmes aéronautiques. L’Union soviétique a embauché, de gré ou de force, des atomistes allemands et récupéré des trains entiers de matériel pour réaliser son armement nucléaire.

En raison du retard pris pendant la guerre par la recherche nucléaire allemande, les dix atomistes de Farm Hall ne furent pas recrutés par les Anglo-Saxons bien que certains d’entre eux s’y étaient plus ou moins résignés.

Retour en Allemagne

Le 3 janvier 1946, après huit mois de captivité, les « invités » furent rapatriés en Allemagne de l’Ouest où ils reprirent des carrières de chercheurs ou de professeurs. En 1957, six d’entre eux s’associèrent avec d’autres scientifiques pour protester contre le projet de doter la République fédérale d’Allemagne d'armes nucléaires tactiques. Von Weizsäcker enseigna la philosophie et continua à militer avec le mouvement Pugwash contre la bombe atomique. À sa mort en 2007, il était le dernier survivant des invités de Farm Hall.

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