Sujets de réflexion

Les bombardements atomiques sur le Japon

Le projet Manhattan a été lancé sur une double erreur d’appréciation :

  • En Allemagne, les scientifiques ne croyaient pas possible, pour eux et pour les Alliés, de réaliser une bombe atomique avant la fin de la guerre et le pouvoir nazi négligeait le sujet et ne lui accordait presque pas de moyens.

Nous savions à cette époque-là que, en principe, on pouvait fabriquer des bombes atomiques, et nous connaissions aussi un procédé réalisable pour arriver à cette fin ; cependant, nous avions plutôt tendance à surestimer l'effort technique nécessaire pour une telle réalisation. Ainsi, nous étions heureux de pouvoir informer en toute sincérité notre gouvernement des données du problème, et en même temps de savoir en toute certitude qu'une tentative sérieuse pour construire des bombes atomiques ne serait pas entreprise en Allemagne. Car il était inconcevable que le gouvernement allemand acceptât de fournir un effort aussi considérable en vue d'un but lointain et incertain, ayant à faire face à tant de problèmes créés par la guerre.

Werner Heisenberg (La partie et le tout, p. 308)

 

Sur l’avis des spécialistes de physique nucléaire, nous renonçâmes dès l’automne 1942 à construire la bombe atomique ; en effet, comme je demandais une nouvelle fois quels seraient les délais nécessaires pour la mettre au point, il me fut répondu qu’il fallait compter trois ou quatre ans. L’issue de la guerre serait certainement décidée depuis longtemps.
Albert Speer, ministre de l’Armement (Au cœur du troisième Reich, cité dans Pourquoi Hitler n’a pas eu la bombe atomique, Nicolas Chevassus-Au-Louis, p. 53)

  • Aux Etats-Unis, les scientifiques, les politiciens et les militaires surestimaient largement la volonté et l’avancée de la recherche nucléaire allemande.

Après la chute du IIIème Reich, les bombes atomiques préparées contre celui-ci ont finalement été utilisées contre le Japon pour des raisons très différentes : pour précipiter la capitulation du Japon, pour manifester la supériorité américaine à l’égard de la Russie soviétique qui entrait alors en guerre contre le Japon et pour justifier et exploiter pleinement l’investissement du projet Manhattan. Après la bombe à l’uranium d’Hiroshima, le bombardement de Nagasaki a permis de tester une bombe au plutonium.

Leó Szilárd, qui était largement impliqué dans le développement de la bombe, dira après la guerre :

« Si les Allemands avaient largué des bombes atomiques à notre place, nous aurions qualifié de crimes de guerre les bombardements atomiques sur des villes, nous aurions condamné à mort les coupables allemands lors du procès de Nuremberg et les aurions pendus. »

 

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Figure 4 : Journal Le Parisien                                                         Hiroshima

Deux positions opposées sur la bombe atomique

Extraits d'un journal intime d'un officier supérieur S.S. exécuté par les Alliés fin 1945 (Cité par https://www.dissident-media.org/infonucleaire/course_atom_allemagne.html)

J'éprouve quelque chose qui ressemble à de l'envie en songeant à ce pilote américain qui provoqua, à Hiroshima, la fin partielle du monde. Il devait se sentir l'égal d'un dieu, celui qui anéantit d'un mouvement de levier la vie de milliers de gens. La main qui appuyait sur le levier tremblait-elle ? La mienne n'eût pas tremblé.

La bombe atomique était en réalité notre arme. C'est l'humeur capricieuse et la souveraine injustice de l'Histoire qui l'ont fait tomber entre les mains de nos ennemis d'abord. Oui, elle était notre arme, l'arme du crépuscule des dieux, l'arme du national-socialisme par excellence. Nous étions seuls capables d'en exploiter à fond les infernales énergies destructrices. Nous seuls les avions devinées. Notre système était son corollaire spirituel ; la bombe atomique constituait le fondement matériel qui faisait défaut au national-socialisme. Nous avons « atomisé » la société. La bombe « atomisera » la base de cette société, la matière.

 

Deux jours après le bombardement d’Hiroshima, Albert Camus publie un éditorial dans Combat.

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Figure 5 : L'éditorial d'Albert Camus (colonne de gauche)

Le monde est ce qu'il est, c'est-à-dire peu de chose. C'est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d'information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique.

On nous apprend, en effet, au milieu d'une foule de commentaires enthousiastes que n'importe quelle ville d'importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d'un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l'avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.

En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d'aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d'idéalisme impénitent, ne songera à s'en étonner.

Les découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu'elles sont, annoncées au monde pour que l'homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d'une littérature pittoresque ou humoristique, c'est ce qui n'est pas supportable.

Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu'une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d'être définitive. On offre sans doute à l'humanité sa dernière chance. Et ce peut-être après tout le prétexte d'une édition spéciale. Mais ce devrait être plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.

Au reste, il est d'autres raisons d'accueillir avec réserve le roman d'anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l'Agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu'il est indifférent que les Russes soient à Koenigsberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.

Qu'on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d'Hiroshima et par l'effet de l'intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale, où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel État.

Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l'ordre de choisir définitivement entre l'enfer et la raison.

Albert Camus

La responsabilité des scientifiques

Les conversations de Farm Hall offrent de nombreux sujets de réflexion :

Quelle est la responsabilité des scientifiques, en particulier à propos des armes, du totalitarisme et du nationalisme ? Quelle est celle de chacun des citoyens ?

« À quoi travaille-t-il votre mari ? Aux lampes à incandescence ?... Du simple éclairage ! Mais où va-t-il cet éclairage ?... Peut-être sur un tank ? Ou sur un cuirassé ?... Mais, bon Dieu, il n'y a plus rien qui ne soit pour la guerre ! Où faut-il trouver du travail, si je me dis : pas pour la guerre ! Faut-il que je crève de faim ? » (Bertolt Brecht, Grand Peur et misère du IIIème Reich, 1938)

Sources

Internet

La plupart des personnes citées, le projet Manhattan, les opération Alsos, Epsilon et Paperclip, les V1, les V2 et bien sûr tous les épisodes de la deuxième guerre mondiale font l’objet de pages spécifiques de Wikipédia. On peut aussi consulter celles intitulées « La science sous le IIIème Reich », « Recherches atomiques sous le régime nazi » et « Lettre Einstein-Szilárd »

Un site d’histoire des sciences consacre des pages bien documentées aux recherches de physique subatomique de 1939 à 1945, notamment au projet Manhattan :

https://cosmologie.wordpress.com/manhattan/

et aux recherches nucléaires allemandes : https://cosmologie.wordpress.com/manhattan/uranverein/

Les fichiers PDF correspondants sont téléchargeables :

https://cosmologie.wordpress.com/communication/cours/

La page du site Info nucléaire consacrée à « L'Allemagne et la course à l'atome » :

https://www.dissident-media.org/infonucleaire/course_atom_allemagne.html

La mission du CNRS en Allemagne (1945-1950) : https://histoire-cnrs.revues.org/3372

Les scientifiques, l’atome, la guerre et la paix, Michel Pinault :

http://data.over-blog-kiwi.com/0/54/13/97/201311/ob_b42316_pinault-michel-scientifiques-guerre-paix.pdf

Bibliographie

  • Opération Epsilon, les transcriptions de Farm Hall, Flammarion, 1993, épuisé.
  • Alsos, Samuel A. Goudsmit, Springer Science & Business Media, 1996, en anglais.
  • Pourquoi Hitler n’a pas eu la bombe atomique, Nicolas Chevassus-Au-Louis, Economica, collection Mystères de guerre, 2013.
    Émission de France Culture à propos de ce livre et avec l’auteur :

https://www.franceculture.fr/emissions/la-marche-des-sciences/des-scientifiques-sous-le-troisieme-reich-pourquoi-hitler-na-pas-eu

Journal télévisé à propos de ce livre et avec l’auteur :

http://www.francetvinfo.fr/histoire-hitler-et-la-bombe-atomique_577145.html

  • Les savants d’Hitler et la bombe atomique, Armand A. Lucas, Académie royale de Belgique, collection L’Académie en poche, 2015.
  • La partie et le tout, Le monde de la physique atomique, Werner Heisenberg, Flammarion, Champs sciences, 2016, traduit par Paul Kessler (Autobiographie intellectuelle.)
  • Roman : Le principe, Jérôme Ferrari, Actes sud, 2015. (Le prix Goncourt 2012 romance la vie de Werner Heisenberg.)
  • Bande dessinée : Les rêveurs lunaires, quatre génies qui ont changé l’histoire, scénario : Cédric Villani, dessin : Baudoin, Gallimard / Grasset, 2015.

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Figure 6 : Les rêveurs lunaires

  • Théâtre : Copenhague, Michael Frayn, texte français de Jean-Marie Besset, Actes sud – Papiers, 1998. (La rencontre historique à Copenhague qui a marqué, en 1941, la rupture définitive des physiciens Werner Heisenberg et Niels Bohr.)

 


[1]La partie et le tout, p. 253.

[2]La partie et le tout, p. 308.

[3]Au cœur du troisième Reich, cité dans Pourquoi Hitler n’a pas eu la bombe atomique, Nicolas Chevassus-Au-Louis, p. 53.

[4] Cité par https://www.dissident-media.org/infonucleaire/course_atom_allemagne.html

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