Ceci est un Spectacle

Théâtre de farce et de foire

écrit par Molière et Lesage, mis en scène par Fabrice Bernard

Pièce composée de « L’Amour Médecin » de Molière et de « La Tête noire » d’Alain-René Lesage.

L’Amour médecin, au-delà de son caractère divertissant – n’oublions pas que c’est une comédie ballet qui réunit plusieurs arts pour le plaisir du Roi – reste sans doute la plus virulente attaque contre les médecins dans l’œuvre de Molière, avec en particulier le discours cynique du docteur Filerin, enjoignant à ses confrères d’exploiter la crédulité des hommes comme tant d’autres « experts » en leur matière le font. Et dans ces années 1664 – 65 des grandes productions molièresques, on peut rapprocher Tartuffe, L’Amour médecin et Don Juan dans la dénonciation de l’imposture, celle respectivement des dévots, des médecins et des hommes de cour.

            Lesage, quant à lui, brosse le portrait de cette bourgeoisie montante du 18ème, qui aspire de plus en plus à rivaliser dans la société avec la noblesse et qui impose de nouvelles valeurs absolues comme celle de l’argent. Sa pièce Turcaret, en 1709, subira les foudres des financiers qu’elle met en cause et le malhonnête Monsieur Jérôme dans la Tête noire apparaît comme un avatar de ce personnage éponyme. L’auteur montre également des membres du peuple qui contrarient ouvertement les puissants et qui préfigurent déjà le personnage émancipé de Figaro. Mais le domestique n’est plus seulement celui qui conteste son maître pour le remettre sur le droit chemin, il est celui qui dénonce son supérieur et le met en échec. Lesage ose ouvrir cette critique de la bourgeoisie et du pouvoir de l’argent qu’elle impose, et que des auteurs poursuivront comme Octave Mirbeau avec sa pièce Les Affaires sont les affaires ou Henri Becque avec les Corbeaux au 19ème ou plus récemment Urs Widmers avec La Fin de l’argent en 2012.

Molière et Alain-René Lesage, une filiation commune

          Comme l’écrit Molière dans son avertissement de l’Amour médecin, son œuvre est avant tout faite pour être jouée et il est fort probable que sa pièce n’avait pas un texte achevé, fixé immuablement mais reposait bien plutôt sur un canevas, sur lequel les acteurs brodaient comme dans la commedia dell’arte et qu’ils agrémentaient de lazzis. Ajoutons que le partage de la salle de jeu avec les Comédiens Italiens et son goût pour l’un de ses célèbres acteurs ont certainement influencé Molière dans sa dramaturgie. Le jeune Poquelin a connu également, sur les places, en particulier sur le Pont Neuf , les bonimenteurs, et aurait commencé sa carrière théâtrale sur les tréteaux des charlatans de foire, dont on a retenu par exemple le célèbre Tabarin qui donnait de petites facéties pour amasser de potentiels acheteurs. La commedia et les divertissements de foire, un lien important avec Lesage justement.

            Quand les Comédiens Italiens sont chassés de France par Louis XIV en 1697 parce qu’ils préparaient une pièce satirique supposée dirigée contre Mme de Maintenon, des acteurs de foire s’emparent de leur répertoire. Au milieu des boutiques foraines, ils offrent de nombreux spectacles : exhibitions de monstres, sauteurs, danseurs, marionnettes à la foire de Saint Laurent, de Saint Germain et plus tard Saint Ovide. Ils y ajoutent des pièces dans le style de la Commedia, brodant sur un canevas appris par cœur. Peu à peu ce lieu de spectacles va attirer des auteurs plus confirmés qui vont pouvoir laisser libre cours à leur fantaisie qu’étouffait la Comédie Française par son conservatisme. Cette même institution, jalouse du succès des spectacles forains et voyant son public déserter le théâtre officiel, va, pour retrouver sa suprématie commerciale, faire pression sur le pouvoir pour obtenir l’interdiction des pièces foraines en « coupant la parole » aux acteurs. Interdiction de parole qui obligea les acteurs de la Foire à trouver divers subterfuges en donnant notamment au chant (ce qu’on appelle alors le « vaudeville ») un rôle de premier plan, en développant la pantomime et en inventant « la pièce à écriteaux » ou, grâce à des cartouches, on peut donner à lire au public des couplets et le nom des personnages. Ce théâtre donnera naissance plus tard à l’Opéra-comique mais c’est une autre histoire.

            Lesage propose ainsi de nombreuses pièces avec pour héros central Arlequin, qui devient un personnage plus subtil que le modèle originel. La Tête noire laisse ainsi évoluer devant nous des caractères de commedia : Arlequin, Marinette, transposition française de Smeraldina, Jérôme ressemblant à un Pantalone versé dans la crapulerie, les jeunes amoureux Argentine et Clitandre, sans parler des figures comiques des prétendants, tous entamant une chanson finale.

            Les contributions de Lesage participent donc à un mouvement d’émancipation du théâtre populaire français et font acte de militantisme en prônant la reconnaissance du théâtre de Foire comme un lieu d’expression à part entière, où cohabitent marchands, bonimenteurs, jongleurs, bateleurs, chanteurs et acteurs. Les productions du théâtre de Foire sont parfois considérées sévèrement, parfois à juste titre, comme des pièces mineures de l’histoire du théâtre, dans la mesure où elles appartiennent au « registre bas ». Mais ces spectacles étaient particulièrement courus au XVIIIème siècle et les comédies ou farces qui étaient données à la Foire Saint-Laurent (Faubourg Saint-Denis) ou à la Foire Saint-Germain (près de Saint Sulpice) attiraient un public hétéroclite où se confondaient les classes sociales. La Foire a cette vertu de réunir en effet tous les ordres sociaux qui composent la société de l’Ancien Régime : bourgeois, ouvriers, bacheliers, valetaille… Le tout Paris y accourait, friand de divertissement.